top of page

« Promeneur assombri des paysages et des livres... » - Arnold Goffin, Le Thyrse

il y a 8 minutes
3 min de lecture

Lucien Lévy-Dhurmer


Promeneur assombri des paysages et des livres qui a perdu le secret et la douceur de l'étonnement ; surpris, tout au plus, de sentir affaiblis en lui les motifs les plus chers, jadis, d'enthousiasme et d'extase...

La splendeur intacte, cependant, des choses, la vertu sainte et la force de la méditation ont conservé sur lui leur efficace empire ; mais, en s'y soumettant avec une docilité entière, elles lui semblent émaner moins de lui-même que de l'habitude et d'une facilité coutumière au paroxysme esthétique ; ou, peut-être, ces ravissements ne s'auréolent-ils plus de l'enfantin orgueil de leur possibilité en son âme ?

Habitant, à présent naturalisé, de ces régions, le plaisir d'y vivre, et la fierté, se sont atténués ! et même, sa pensée se retourne plus volontiers vers le rougeoyant horizon qui lui semble parcouru d'un long cortège d'éphémérides et noie ses yeux des larmes de l'exil et du souvenir...

Indécise nostalgie qui considère le monde de ses tristes et grands yeux purs, le regard découragé de rencontrer jamais l'être exorable qui fixera son infini et changeant désir. Dans les foules et les fêtes indifférentes, cette aspiration toujours élit un héros, la créature présente dont la beauté jeune et le geste naïf réalisent davantage ce décevant idéal... — "Enfant inespéré, toi, dont la voix me serait tendre à défaillir, et la seule bénédiction ! Toi que je n'ai point blasphémé avant même de te connaître... Âme immaculée, yeux nouveaux, fraîche intelligence où se contempler rajeunir !..." — Fugitives images embaumées, déposées aux cryptes de la mémoire sentimentale et qui, parfois, s'exhument, ressuscitées par tels musicaux accords, la rare couleur d'un ciel marin, quelque fortuit détail corrélatif à la circonstance de leur apparition... Passants qui, une minute, incarnèrent le plus noble et le plus haut du rêve et, rentrés aussitôt au sein de l'effrayante multitude anonyme, disparurent marqués d'un signe invisible, hérauts inconscients d'une pensée inconnue...

Les charmes trop prolongés du songe, les voluptés d'une existence spéculative créent à l'esprit une imperturbable atmosphère, inaccessible aux bruits et aux clameurs intéressés de la vie. C'est comme un kief dont la torpeur perfide dissimule sa dévirilisante influence et se déguise de tranquille dédain et de mépris pour l'agitation vaine et la bousculade grossière du dehors.

Diffuses et parfumées, des vapeurs multicolores s'élèvent, parmi les capricieuses volutes desquelles de séduisants mirages surgissent, incessamment, et s'évanouissent : mouvante scène où, dirait-on, se réalise la pensée, tandis que s'idéalise la réalité, aux yeux d'un spectateur anonchali, insoucieux d'étreindre jamais et de fixer les émigrantes figures qui passent, animées, cependant, enlacées comme les ombres parmi l'éternel printemps douloureux, la déchirante béatitude des Champs-Élysées...

La mélodie éloquente et monotone qui rythme et accompagne leurs pas s'infléchit, parfois, et s'oppresse de l'évanescente velléité d'un vœu ou d'un regret... Sourdement murmurent et se révoltent les voix de la vie et de l'amour, pour expirer, aussitôt, désappointées, se résoudre dans le fluide réseau musical qui nous berce et nous enlace de ses lianes harmonieuses...

L'âme se fait une hygiène de son indolence, revêt la robe efféminée, le costume insexuel des mânes, limite son impuissant désir et sa confuse mélancolie à la brumeuse contrée ambiguë qu'elle habite, effarouchée et craintive à l'idée d'en franchir les bornes illusoires...

Vienne Orphée, cependant, qui, sans se retourner vers l'ineffable séduction du mystère, ni vers nous qui le supplierions, peut-être, de nous y laisser et d'y rester avec nous, — énergiquement, nous entraînera vers la vie merveilleuse et implacable...

Une voix a retenti, vibrante et passionnée, mortelle aux prestiges et à l'insinuante magie de ce royaume ; nos yeux dessillés, nos paupières lasses brusquement s'écarquillent à un brûlant jet de lumière ; le brouillard s'évapore, qui nous estompait les choses et, prismatiques, elles se détachent sur le ciel magnifié...

Un enfant radieux ; de plus exquises verdures ; la saveur de l'air subtil ; l'impérieuse beauté des étoiles transportent et grisent notre convalescence... Et c'est du rêve encore : la vision, exagérée de toute notre cécité antérieure, et qui nous affole ? ou l'art simplement, peut être, — la foi, qui restaurent, pour nous, la prodigieuse grâce première de la Terre, ravivent l'œil juvénile dont, naguère, nous la contemplions, la communion éperdue qui nous en exaltait les aspects ?...


Arnold Goffin, in Le Thyrse (1897)


--

A lire aussi, sur Anthologia : Impression obscure, par Arnold Goffin

© Anthologia, 2026. Tous droits réservés.

bottom of page