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Quelques sonnets de guerre (1914-1918) d'Henry Céard

il y a 7 minutes
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« Je ne rêve point tant pour ces poèmes de la guerre. Pâles sonnets, à votre auteur vous ne survivrez guère, Mais vous m'avez rendu moins lourd le poids des jours mauvais. »

Henry Céard par Fernand Desmoulin

Sonnets de guerre, 1919 (coll. pers.)



Dimanche d'août


Dimanche d'août, tu ne fus pas un dimanche de fête.

Le bouquiniste avait fermé sa boîte, au long du quai.

Sur la chaussée, on ne voyait ni fiacre, ni haquet,

L'arbre affligé tremblait au vent qui soufflait la défaite.


De temps en temps, comme un fuyard, passait une estafette.

Dans la gare, aux bureaux, plus d'employé, plus de ticket...

Un drapeau tricolore, hissé sur le Louvre, claquait,

Morne, et les plis tombant déjà de sa harpe et du faîte.


L'ennemi vient ! Dans l'air chargé d'épouvante, on le sent.

— Au hasard, on arrête, on interroge le passant :

« L'armée, est-il bien vrai qu'elle est vaincue et poursuivie ? »


Les cris errants des marchands de journaux serraient le coeur.

Et, de m'enfuir, sans savoir où j'irais, j'avais l'envie,

En regardant, du haut d'un pont, partir un remorqueur.



Lettres du front


Lettres venant du front, lettres fébrilement ouvertes,

Qu'on retire avec peur de l'enveloppe que l'on fend,

Qu'ils disent bien, vos mots naïfs comme des mots d'enfant,

Le devoir simplement rempli, les misères souffertes.


Mains de troupiers, en temps de paix, au style guère expertes,

Comme vous décrivez le coin de terre qu'on défend,

Et la tranchée, et l'homme à ses espoirs se réchauffant,

Et les gaîtés, malgré les deuils, la faim et les alertes.


La vieille France est toute en vous, fantassin, cavalier,

Artilleur, qui gardez l'esprit épique et familier

Avec l'accent tendre et railleur de la Chanson de Geste.


Aussi comme mes vers, et tous les vers, me semblent vains

Mis en regard de votre prose héroïque et modeste,

Soldats de tous les régiments, Poilus, grands écrivains !



Au coin du feu


La guerre, hélas, à quelle humeur instable elle réduit.

Le jour grandit, le jour décroît : soit qu'il grandisse ou qu'il décroisse,

L'heure, avec elle, amène un siècle tout entier d'angoisse;

Et l'on a peur de tout, — peur du silence, et peur du bruit.


D'un deuil plus grand que tous mes autres deuils, serai-je instruit

Par la lettre que j'ose à peine ouvrir, et que je froisse ?

Et l'Angélus qui tinte au clocheton de la paroisse

M'épouvante, et me semble un glas funèbre dans la nuit.


Près de mon feu, je vois l'obus tombant sur les tranchées,

De mes parents, de mes amis, faire maintes fauchées.

Combien sont morts, combien vivent encor, en ce moment ?


Mon esprit, tour à tour, ou trop sceptique, ou trop crédule,

Entre le doute, entre l'espoir, oscille ; et tristement,

Va et vient, tout pareil au balancier de ma pendule.


Janvier 1915.



Disparus


Disparus ! — pluriel d'anxiétés et de mystère !

Que sont-ils devenus, ces exilés du régiment ?

Disparus ! en quel jour ? à quelle heure ? et comment ?

Où sont-ils ? en prison ? — à l'hôpital ? — ou dans la terre ?


On cherche, on cherche encor, toujours en vain. Au ministère,

Dans leur dépôt, point de rapport, indice ou document...

Disparus ! — Des amis étaient près d'eux, en ce moment ;

Mais les amis ne savent rien... ou préfèrent se taire.


Sont-ils morts ou vivants ? — Dans les journaux lus et relus

On ne trouve jamais leurs noms ; et l'on n'entrevoit plus

Leur retour impossible et que, cependant, on espère.


La mère qui les croit vivants ne porte pas leur deuil

Et veut encor leur envoyer des paquets ; — mais le père,

Tout bas, pleure ; et, tout haut, il parle d'eux avec orgueil.



Tous les soirs


A quoi sert que ma lampe en ma solitude s'allume ?

Aucun ne m'intéresse plus des livres que j'aimais.

Lire encor ! Et quoi lire ? Et je tire, et tour à tour, remets

En place, sans les feuilleter, volume après volume.


L'angoisse, ainsi que le marteau bat le fer sur l'enclume,

Bat mon coeur, à grands coups. — Sur ce rythme, si je rimais

Quelqu'un de ces sonnets que nul ne connaîtra jamais ?...

Mais de mes doigts découragés, bientôt, tombe ma plume.


Je vais sur mon balcon, et, de ma terrasse, je vois

Au delà du morne Paris, sans lumière et sans voix,

La victoire arrêtée et la misère qui s'approche.


Le vieil enthousiasme est mort, mort avec les espoirs.

— Dans je ne sais quelle chapelle, au loin sonne comme une cloche ;...

Et ce soir douloureux ressemble à tous les autres soirs.


Mai 1916.



Au jardin


A Gustave Geffroy.


Une joie imprévue, aujourd'hui, monte autour de nous.

Les regards attristés, soudain, ont flambé d'allégresse ;

Et les coeurs, que depuis tant de longs mois l'angoisse oppresse,

Battent à coups moins lourds sous le crépuscule plus doux.


Sur les trottoirs, les becs de gaz s'allument presque tous.

Le moindre des communiqués, à présent, intéresse :

Pour suivre les progrès de la Victoire vengeresse,

Aux marchands de journaux on donne gaîment ses deux sous.


Des femmes en chantant devant la porte sont passées.

La bande de papier collée aux vitres des croisées

Tombe ; sous l'abat-jour, la lampe, ce soir, n'a plus peur.


Et nous, dans ton jardin, où vient la nuit tiède et mouillée,

Nous croyons, au travers de la vespérale vapeur,

Voir la Paix qui s'avance et sourit au bout de l'allée.


Novembre 1918.



Un point c'est tout


Un point, c'est tout. Voici venu le classique moment

Qu'il me faut m'écrier, avec Ovide, avec Horace :

« Par-devant la postérité, mes vers trouveront grâce, »

Et m'adresser, moi-même, un emphatique compliment.


Soit ! « Je l'ai mis debout, l'incomparable monument,

« Le monument d'airain que l'Envie et le Temps vorace

« Mordront, en y laissant leurs dents, — mais non leur trace,

« Et qui rendra mon nom célèbre, impérissablement. »


Je ne rêve point tant pour ces poèmes de la guerre.

Pâles sonnets, à votre auteur vous ne survivrez guère,

Mais vous m'avez rendu moins lourd le poids des jours mauvais.


Je vous dois cet hommage et dis, sans vergogne hypocrite :

« Ce que j'ai vu, senti, souffert, aimé, je l'écrivais

« Sincèrement, et de mon mieux ; — c'est peut-être un mérite. »



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